Anne-Céline Clesse : infirmière en santé communautaire et musicienne…

Née le 30 juin 1983, et profondément attachée à la Gaume et son microclimat, j’ai grandi entre partitions, clarinette et chants choraux. Très tôt, deux passions s’imposent : la musique… et le besoin irrépressible de m’occuper des autres. Certains collectionnent les timbres, moi j’ai choisi les portées musicales et les êtres humains compliqués.

Clarinettiste et choriste depuis plus de 30 ans, je me suis rapidement investie dans la vie locale, principalement musicale. À force de répétitions, concerts, célébrations et projets en tous genres, certaines personnes finissent par vous identifier davantage à votre pupitre qu’à votre nom de famille. J’ai choisi depuis longtemps d’intégrer la chorale. Et plusieurs autres activités en même temps, parce que manifestement, dormir est une perte de temps.

Côté professionnel, diplôme d’infirmière en poche, je deviens infirmière en santé communautaire en 2006. Première expérience : la prison d’Arlon. Rien que ça. Moi qui pensais commencer doucement avec quelques prises de sang et deux pansements, me voilà experte technique médicale pénitentiaire. Un intitulé tellement impressionnant qu’on dirait un personnage de série américaine. Très vite nommée dans la fonction publique, je découvre surtout une chose essentielle : même derrière les barreaux, les gens restent profondément humains… et parfois très contents de discuter cinq minutes de musique entre deux consultations. Une première expérience professionnelle qui m’a appris énormément sur l’humain, l’écoute et l’adaptation. Et probablement aussi à garder mon calme dans à peu près toutes les situations possibles.

En 2007, j’épouse François, musicien professionnel, trompettiste et aujourd’hui enseignant dans le supérieur à Virton. Autant dire qu’à la maison, les conversations tournent souvent autour de pédagogie, de musique… et parfois des deux en même temps. Certains couples regardent des séries ; nous, nous comparons des méthodes de respiration et des placements de voix autour du souper.

En 2010 arrive Baptistine. À ce moment-là, je décide de quitter le milieu carcéral — ambiance légèrement stressante pour une jeune maman — pour rejoindre un cabinet de gynécologie. Changement radical de décor : moins de clés de cellule, davantage de bébés. J’y deviens responsable du laboratoire d’analyses et du suivi des fins de grossesses. Éducation à la santé, prévention, accompagnement humain : un endroit où parler beaucoup est considéré comme une compétence professionnelle !

Puis arrive 2018… et probablement l’une des plus grosses blagues de mon mari.

« Tiens, l’INDA recherche un prof de musique ET une infirmière sur la même annonce. C’est clairement écrit pour nous ! »

Évidemment, ma réponse fut immédiate :

« Merci mon cher, mais je n’ai absolument pas l’intention de quitter mon travail chez les gynécos, je suis si bien là où je suis. »

Quelques semaines plus tard, me voilà engagée (lui aussi par la même occasion).

Depuis, titre pédagogique en poche via le Jury central, j’enseigne à de futurs éducateurs, principalement en éducation à la santé, et j’accompagne également des stagiaires en puériculture. Contre toute attente, j’adore ça. À vrai dire, j’ai rarement l’impression d’aller réellement travailler. Je parle toute la journée, je raconte des anecdotes, je sensibilise, je rigole… et parfois, entre deux fous rires, les élèves apprennent des choses. Apparemment, c’est ça, enseigner. Et il faut reconnaître qu’avec des étudiants éducateurs, le sens du mot « animation » prend parfois une dimension très créative.

Mais comme une seule vie ne suffisait manifestement pas, je nourris aussi une passion pour le parachutisme et le yoga aérien. Oui, parce qu’après la prison, les suivis de grossesse, les classes d’ados et les répétitions de chorale, il fallait encore trouver un moyen de faire monter l’adrénaline. Si certaines personnes méditent pour se détendre, personnellement je préfère sauter d’un avion… Je lis également énormément. Mes sacs à main doivent être assez grands pour que mon livre du moment puisse me suivre partout !

Et donc, côté « artiste », il y a “la” grande aventure : la chorale Saint-Martin de Musson, dont je fais partie depuis bientôt 35 ans et que je dirige depuis 2018. Un défi magnifique… surtout quand votre organiste vit en Autriche depuis fin 2020 ! Nous travaillons donc à distance, dans une organisation qui mélange technologie moderne, partitions annotées, fichiers audio, messages urgents avant les concerts et prières discrètes pour que tout le monde démarre au bon moment.

L’aventure de direction chorale a commencé de manière… relativement paisible. Enfin, tout dépend de la définition du mot « paisible ».

Le 11 novembre 2018, j’apprends en effet que je vais prendre la direction de la chorale… environ dix minutes avant une prestation officielle (avec les autorités communales, les drapeaux, la Brabançonne à chanter, bref… la totale !). Notre chef devait s’absenter pour un motif aussi impérieux qu’honorable, et me voilà propulsée baguette en main sans véritable mode d’emploi. Certains prennent des cours de direction pendant plusieurs années ; personnellement, j’ai choisi la méthode immersive, avec montée d’adrénaline incluse.

Je me souviens encore du premier regard échangé avec mon binôme organiste, présent cette fois-là « en vrai » avant son départ pour l’Autriche. Ce petit regard silencieux qui voulait probablement dire :

« Bon… eh bien, allons-y, on est dans le même bateau, ça va aller ! Rendez-vous à la fin ! »

Contre toute attente, cela a fonctionné. Et ce premier dépannage improvisé est devenu le début d’une longue aventure humaine et musicale.

Depuis, les concerts, répétitions et accueils des nouveaux choristes se vivent toujours dans la bonne humeur. Bien sûr, comme dans toute chorale, il y a parfois quelques négociations diplomatiques concernant les horaires, les partitions perdues, les départs un peu enthousiastes ou les portées de voix hasardeuses. Mais au final, tout le monde finit toujours par chanter ensemble… et souvent par rire beaucoup aussi.

Avec le groupe, nous avons eu envie de participer au renouveau de la liturgie chantée, en dépoussiérant quelque peu certains codes pour proposer des animations plus vivantes, plus accessibles et parfois un peu plus jeunes. Ce qui représente déjà un défi considérable quand certains choristes utilisent encore des partitions annotées datant probablement du Concile Vatican II… Mais le public adore et en redemande ! Et la moyenne d’âge de notre chorale chute au fil des années, ce qui montre l’intérêt des plus jeunes pour un groupe tel que celui-ci ! Nous allons de 12 à 90 ans, quel plaisir cette intergénérationnalité !

Mais ce qui fait surtout la richesse de cette chorale, au-delà de la musique, c’est l’esprit du groupe. Au fil des années, nous sommes devenus bien plus qu’un ensemble de chanteurs : un véritable groupe d’amis, profondément soudé et incroyablement porteur.

D’ailleurs, les répétitions ne se terminent jamais tout à fait après la dernière note. Il existe toujours ce moment précieux consacré aux petites et grandes célébrations de la vie : une naissance, un anniversaire, un diplôme, un permis de conduire, une nomination comme marraine, une bonne nouvelle… ou simplement l’envie de partager quelque chose ensemble. Chez nous, tout est prétexte à convivialité.

Et finalement, c’est peut-être cela, le vrai secret d’une chorale qui dure : un peu de musique, beaucoup de c(h)œur… et une excellente capacité à prolonger les répétitions autour d’un verre et de quelques morceaux de tarte.

Finalement, avec le recul, mon parcours ressemble un peu à une partition écrite à plusieurs mains : quelques changements de rythme imprévus, des nuances parfois sportives, des improvisations de dernière minute et beaucoup, beaucoup d’humain.

Entre les soins infirmiers, l’enseignement, la musique, la direction chorale et même le parachutisme, certains cherchent encore le lien logique. Moi aussi, parfois. Mais au fond, tout se rejoint autour de la même envie : créer du lien, transmettre, accompagner, faire grandir… et essayer de mettre un peu d’énergie et de joie partout où je passe.

Je n’ai probablement jamais vraiment choisi entre infirmière et artiste. J’ai simplement décidé d’être les deux, souvent en même temps, avec parfois une baguette de direction dans une main et des conseils de santé dans l’autre.

Et si toutes ces années m’ont appris une chose essentielle, c’est que les plus belles aventures naissent rarement de plans parfaitement organisés. Elles commencent souvent par une petite phrase lancée presque pour rire, un défi accepté au pied levé… ou un office dirigé dix minutes après avoir appris qu’on en était le chef.

La suite ? Elle s’écrira certainement encore en musique. Avec quelques fous rires, beaucoup de rencontres, et sans doute deux ou trois nouveaux défis improbables en chemin !